Trois années…

 

Pendant trois ans, trois mois par an, nous avons résidé au lycée Armand Malaise de Charleville-Mézières. Trois ans durant lesquels nous avons tenté comme on nous l’avait proposé « d’ouvrir une fenêtre culturelle » dans ce lycée professionnel de la mode et du bâtiment, dit « pôle d’excellence » et classé dans le « plan banlieue ». Les formules sonnent, parfois même en dissonance, l’air de rien. Mais qu’en est-il du fond de cet air ?

 

« Résidence d’artiste» et « ouvrir une fenêtre culturelle », voici deux expressions qu’il nous a fallu appréhender dès notre arrivée sur le pont de ce bateau-là…

« Ouvrir une fenêtre culturelle », dans ce monde où fleurissent quantité de fenêtres paradoxales qui s’ouvrent vers des ailleurs à foison tout en permettant de ne jamais s’y risquer et protégeant ardemment cet ici-là… si le terme a le mérite d’être dans le vent, son souffle nous semblait un peu court…

 

Qu’est-ce qu’une fenêtre culturelle ? Où en est la poignée ? Dans quel sens s’ouvre-t-elle ? Sur quoi s’ouvre-t-elle ? Serait-elle faite pour que ceux de l’intérieur de cet endroit là, regardent vers cette culture-ci ? Ou inversement ? Peut-on regarder à travers dans les deux sens ? Y a t-il culture des deux côtés ? Peut-on passer à travers, cette fenêtre là ? Qui peut-y passer ? Qui se retrouve alors derrière la glace ou de l’autre côté du miroir ? Dans l’urgence nous n’avons pas pris le temps de répondre posément aux questions et nous avons choisi d’abord de briser la vitre.

 

Laissant là les appréhensions nous avons pris ces expressions à bras le corps, comptant ainsi que forme et fond se fassent matière, que marionnettistes nous travaillerions. Nous nous sommes donc installés là, artistes décidés à résider au pied de la lettre dans ce lycée.

Résider dans un lycée…

 

Résider dans un lycée c’est littéralement habiter au cœur de ses murs, avec d’une part un point de vue sur la rue, l’entrée et les barrières entourant ses bâtiments ; d’autre part sur l’une de ses cours intérieures, son administration, son réfectoire, son arbre.

C’est voir tantôt ces lieux peuplés d’élèves tantôt d’oiseaux selon les jours de la semaine.

C’est vivre en ces lieux qu’une foule d’individus diurnes, de tous âges, de toutes maturités, habite.

C’est trouver sa place dans cette foule, donner sens à cette place, et parler, agir, proposer depuis cet endroit.

C’est faire face à ceux qui ne veulent pas, ceux qui ne comprennent pas, ceux qui n’acceptent pas : "Pourquoi des artistes parmi nous ? Pourquoi des saltimbanques ne vivant que d’inutile dans un lycée?"

C’est discuter, dialoguer, se confronter parfois avec ces professeurs ou autres membres du personnel qui trouvent cela absurde. Absurde de donner une place à l’art dans une société en crise.

Comme si l’art était un luxe et ne s’était jamais fait écho voir annonciateur de ces crises, comme si l’art n’était pas ce regard vigilant sur le monde.

C’est de façon plus anecdotique se heurter aux remarques clichées d’une bohème d’Épinal.

Mais c’est aussi et surtout prendre le parti de ceux qui même au cœur de la tourmente, des réformes, des crises, de la violence montante d’un système chaque jour déshumanisé, y croient encore, se battent, chacun depuis leurs places : tels professeurs, tels membres du personnel de cuisine, d’accueil ou de l’administration, tels surveillants ou tels élèves.

C’est se ranger aux côtés de ceux qui ne baissent pas les bras, qui ne rêvent pas forcément d’individus qui se lèvent tôt, mais d’individus qui ne se couchent pas, d’individus qui se construisent debout. Et c’est partager avec eux d’autres outils, ou les donner depuis une place différente, un autre point de vue que celui des professeurs et leurs enseignements pour permettre, comme ils le font également, à un individu de se construire en tant qu’être libre et conscient de ses choix, capable de lire le monde dans lequel il s’inscrit, et de jouer des articulations entre lui et ce monde.

Je est un autre, cet autre est objet de je(u)…

 

Dans ce bateau ivre d’adolescences carolomacériennes, dans la coque duquel chaque jours sont ouvertes de nouvelles voies d’eau, mais où quelques haleurs résistent encore pour ne pas se faire clouer au mat de misère, nous avons posé sur le pont cette phrase comme un projet : Je est un autre, cet autre est objet de je(u)

Ce jeu autour des célèbres mots de la Lettre du Voyant d’Arthur Rimbaud résonne de la manière la plus pertinente avec notre vision de la Marionnette et le travail que nous nous proposions de développer là.

 

« La Marionnette est au théâtre ce que la poésie est à la littérature, sa conscience et son âme. » (Roman Paska).

C’est ce que nous voulons croire lorsque nous travaillons dans ces espaces d’articulation entre marionnette et poésie. Deux arts, ou probablement un seul avec une écriture aux formes différentes, où les notions de signe, de sens, de son, d’espace et de temps sont traitées comme une même matière : matière impressionniste, matière poétique, marionnettique.

 

Alors posés là, saltimbanques de service, au milieu du personnel de service aussi, des profs, des élèves de toutes sortes, qui se disent des caillras, des émos, des rockers ou des normaux, nous avons lancé cette question à la volée : « C’est qui l’Autre ? » Et nous avons écouté, discuté, écrit, bougé, joué ensemble, comme pour tenter d’y répondre ou pour oublier la question. Et dans ces jeux-ci, nous avons laissé venir cet Autre-là. Cet Autre a pris corps, un corps symbolique, un corps écho de l’autre côté du miroir de nos regards posés sur eux, sur nous, sur lui, sur cet âge où l’on devient étranger dans son propre corps et dans ce corps social qui nous porte encore toujours en son sein.

 

Cet autre Ado-marionnette s’est posé là, corps de notre projet autour duquel les jeux de parole, d’écriture, de mouvement se sont poursuivis. Si au départ, la marionnette d’adolescent que nous imaginions mettre en jeu avec ces lycéens, n’avait pas de physionomie particulière, au fur et à mesure de sa construction accompagnée tantôt par ces garçons de menuiserie, tantôt par ces filles de mode, elle s’est teinté bien évidemment de l’ombre lumineuse de Rimbaud.

 

Comment échapper en effet à cet adolescent mythique lorsque l’on est plongé au cœur de centaines d’autres à Charleville-Mézières ? Comment ne pas projeter, parfois entendre dans ces solitudes, ces colères ces émerveillements d’un âge étrange, côtoyés au quotidien, ceux de cet être en lutte avec son temps, sa ville, sa famille, sa condition et devenu si tard le poète carolomacérien ? Comment dans cette situation ne pas se laisser gagner par cet adolescent qui invectivait les Assis de Charleville ?

 

Il ne s’agissait pas là de jouer avec un Rimbaud de carte postale mais bien avec un Autre Rimbaud, inspiré tout autant par ses multiples images, que par ses avatars, ses réinterprétations, ses réincarnations crées par Pierre Michon, Ernest Pignon-Ernest, David Wojnarowicz, ou par ceux dans lesquels parfois certains entrevoient les traits, Bob Dylan, Alan Ginsberg, Jim Morrison, ou encore au delà de ces noms dits, inspiré par tous ces adolescents carolo que nous croisions tous les jours. Au fil du temps ce personnage marionnette a donc pris la forme d’une page raturée de ce kaléidoscope de visages et des restes vivaces des jeux, des discussions, des rencontres, des relations tissés durant sa construction, les échos d’un mythe qui finalement plus que celui de l’individu résonnent profondément avec ceux de cet âge étrange, l’adolescence.

 

Laissant le Je pour le jeu, il s’est fait Autre.

Un Autre symbolique, autre inerte face aux vivants, un Autre de papier de soie, miroir de soi, un autre étrange étranger, un Autre parmi les Je, des Je qui se révèlent Autre dans leur relation à lui, un Autre avec lequel Je joue. Et de l’Autre pour affirmer le Je au Je qui se sait autre, on a filé cet Autre et joué le jeu.

 

Nous l’avons posé là.

Nous avons observé,

nous avons proposé parfois

et observé.

 

Et laissant dialoguer cette effigie d’adolescent mythique et ces lycéens, à travers le jeu de ces corps réels avec leur double symbolique, leur touchés, leurs heurts, leurs distances, leurs évitements, leurs rencontres, paraphrasant Ernest Pignon-Ernest, nous avons tenté de faire œuvre de la situation.